« La Côte d’Ivoire est un pays solide. La Côte d’Ivoire est un pays essentiel« . Quand il répète avec une satisfaction évidente cette assertion, le Président Laurent Gbagbo sait, qu’outre les performances extraordinaires réalisées par les régies financières (Direction Générale des Impôts, Direction Générale des Douanes, Direction Générales du Trésor les Ports Autonomes d’Abidjan et de San Pedro); qui ont permis le payement régulier des salaires et le fonctionnement de l’Etat de Côte d’Ivoire sans aide extérieur depuis plus de quatre ans et en période de guerre, le café et le cacao représentent 40% du produit intérieur brut (PIB) et 1/3 des exportations de la Côte d’Ivoire. Selon les chiffres officiels, ces deux produits ont rapporté au Trésor Ivoirien, en l’espace de quatre campagnes (1999-2000, 2000-2001, 2001-2002, 2002-2003, 2003-2004), 1 350 317 356 040 FCFA. Parallèlement, entre 2001 et 2004, le FDPCC (le Fonds de Développement et de Promotion des activités des Producteurs de Café et de Cacao) a perçu 186 252 358 446 FCFA. Une manne qui a été gérée comme nous le verrons, de façon proprement scandaleuse.

La BCC quant à elle a reçu entre 2002 et 2004 13 788 771 226 FCFA. Alors que le FRC dans la même a engrangé 8 229 074 289 FCFA. Il faut souligner cependant que la BCC (la Bourse du Café et du Cacao) et le FRC (le Fonds de Régulation et de Contrôle du Café et du Cacao) de manière commune ont géré 8 310 158 830 FCFA. Toutes ces sommes, à donner le tournis ont été mises à la disposition de ces structures au titre des redevances auxquelles elles avaient droit.

A cela, il faut ajouter la gestion de la réserve de prudence exclusivement par le FRC qui s’élève de 2001 à 2004 à 122 921 836 142 FCFA. Il y’a aussi, sur cet aspect, beaucoup à dire sur la gestion catastrophique du FRC. Entre 2000 et 2004, la redevance affectée à la sacherie s’est élevée à 30 719 060 701 FCFA, confiés au FDPCC. L’ARCC (l’Autorité de Régulation du Café et du Cacao), le petit poucet, a pu acquérir sur la période 2001-2004 14 613 509 617 CFCFA. Un petit calcul nous permet d’affirmer que les nouvelles structures coûtent en moyenne 46 395 734 128 CFCFA par campagne. C’est à dire environ 5 fois ce que coûtait la Nouvelle Caistab en terme de budget de fonctionnement! Mais ce qui frappe d’étonnement l’observateur, c’est l’opacité qui entoure la gestion de ces centaines de milliards, précisément 384 834 769 251 FCFA au total.

En 2004, face à la gestion catastrophique des fonds alloués aux structures et de nombreuses dissensions nées du « foutoir » qu’est devenue la filière, le Chef de l’Etat est sorti, « last but not least », de sa torpeur et a décidé de la mise sur pied immédiate d’un comité de pilotage de la filière café-cacao. Avec de surcroît un droit de regard du ministère de l’Agriculture dans la gestion du pactole attribué aux structures chargées de gérer de la filière. Le FDPCC, le FRC, la BCC, et l’ARCC ont des rôles bien spécifiques. Si les deux premiers ont un programme à réaliser, les deux dernières ont une mission opérationnelle. Voyons un peu les attributions de chacune des structures.

  • Selon le décret n° 2001-512 du 28 Août 2001 qui le crée, le Fonds de Développement et de Promotion des activités des Producteurs de Café et de Cacao (FDPCC) a pour mission de développer la filière et de financer les activités des producteurs. Il doit aussi former les producteurs, aider au développement rural, moderniser les plantations, organiser la filière et œuvrer au mieux-être des planteurs. Les dirigeants de la structure sont Henri AMOUZOU ( Président du Comité de Gestion) et Théophile KOUASSI (Secrétaire Exécutif).
  • Crée par le décret n° 2001-668 du 24 octobre 2001, le Fonds de Régulation et de Contrôle de la filière Café-Cacao (FRC) est chargé de la régulation financière et du contrôle des opérations d’achat et d’exportation du café et du cacao. Il doit non seulement gérer la trésorerie de la filière, mais aussi recevoir pour le compte des autres structures, les redevances et promouvoir les exportateurs. Cette structure est donc comme une gigantesque direction financière pour la filière et est dirigée par KILI Angéline (Présidente du Conseil d’Administration) et Firmin KOUAKOU (Directeur Général).
  • Le décret n° 2001-667 du 24 octobre 2001 qui la crée, stipule que la Bourse du Café et du Cacao (BCC) est l’organe commerciale. C’est à dire qu’elle doit centraliser et coordonner les opérations d’achat et d’exportation et améliorer les revenus des producteurs en leur garantissant un revenu minimum et un prix rémunérateur. Elle doit être capable de prévoir les récoltes, promouvoir les produits ivoiriens et enregistrer les contrats de vente à l’exportation. A sa tête, Lucien TAPE DOH (Président du Conseil d’Administration) et TANO Kadio Kassi (Directeur Général).
  • L’Autorité de Régulation du Café et du Cacao (l’ARCC) est une Société d’Etat créée par le décret n° 2000-751 du 10 octobre 2000. Elle est chargée de délivrer les agréments aux exportateurs. Elle doit surveiller la bonne application, par les opérateurs des filières, et par les entreprises prestataires de services annexes aux activités des filières, des dispositions les régissant. Elle a pouvoir de sanction à l’encontre des opérateurs indélicats et a un rôle d’arbitre dans les litiges éventuels qui pourraient surgir entre les opérateurs. Placide ZOUNGRANA est le Président du Conseil d’Administration de l’ARCC et Didier GBOGOU, le Directeur Général.

Voilà donc présentées les quatre structures hautement budgétivores de la filière café-cacao. Comment comprendre qu’en 2004 déjà, les caisses du FDPCC et du FRC sont pratiquement vides?

Les ivoiriens sont loin de se douter de ce qui se passe dans le bois sacré de la filière café-cacao. C’est en effet ahurissant de constater que personne ne se soucie de la façon dont sont gérés les fonds mis à la disposition des structures. Aucun audit n’a sanctionné cette gestion. Et tout se passe si cet argent appartenait en propre à un groupe d’individus.

Le FDPCC s’est lancé peu après sa création, dans de coûteuses acquisitions d’entreprises diverses dont les dirigeants sont nommés par un seul et unique potentat: Henri KASSI AMOUZOU, Président du Comité de Gestion. Ont été acquis de cette façon bizarre:

  • FOREXI, dirigée par BADO Moussa, un des proches de AMOUZOU à l’ANAPROCI;
  • SIFCA-COOP, ce grossier montage financier dirigé par Joelle ADOU, une des proches parmi les proches de AMOUZOU.
  • COCO SERVICES, qui était dirigée par Adom Noël KACOU, beau frère de AMOUZOU, malheureusement décédé en 20005.

Des fonds importants ont aussi été ont  aussi été engagés pour l’acquisition de parts dans l’entreprise pharmaceutique ROUGER-PHARMA, dans CORI, une filiale de FILTISAC chargée de la distribution de la sacherie, et pour la construction d’une agricole, AGRIBANK, dans la prestigieuse commune du Plateau à Abidjan. De toutes ces sociétés, les producteurs ignorent absolument tout. Quels en sont les prix exacts d’acquisition? Quelles sont les opportunités qu’elles présentent pour les producteurs? Quels sont les bilans de ces entreprises? En effet, la plupart des producteurs approchés avouent être dans un flou artistique en ce qui concerne ces fameuses acquisitions. Du 15 au 17 octobre 2003, à Yamoussoukro, un séminaire sur le thème « Diagnostic et perspectives de la filière café-cacao par les producteurs« , présidé par le ministre de l’Agriculture, Amadou GON COULIBALY, et parrainé par le Premier Ministre d’alors, Elimane Seydou DIARRA, a touché du doigt les principaux problèmes liés à la mauvaise performance des structures de la filière. Les producteurs à cette époque avaient exigé entre autres: »- la tenue de l’assemblée générale du FDPCC et toutes les sociétés créées ou acquises, dans un bref délai;- la mise à disposition par le FRC des fonds de soutien aux coopératives;- la décentralisation de la gestion des fonds du FDPCC;- la publication annuelle des bilans des sociétés achetées ou acquises;- la mise à disposition des coopératives, avant le 1er octobre de chaque année, des financements;- l’audit des coopératives et unions de coopératives financées par les structures« .

On le sait, il n’en a rien été par la suite. Il est donc évident que déjà, les producteurs avaient une claire conscience des dérives graves qui avaient cours dans la filière. Comment comprendre qu’en 2002, 18 milliards aient été décaissés pour le financement des coopératives sous forme de prêts sans que cet argent n’ait été recouvré par le FDPCC? On ne dispose guère de liste des coopératives et des groupements coopératifs bénéficiaires de cet argent. Certains observateurs bien introduits parlent sous cape de nombre de coopératives fictives créées sur places par des escrocs dans la filière, pour empocher le pactole. Un scandale qui secoue encore la filière et dont l’unique responsable est le FDPCC.

Cette hérésie dans le gestion des fonds n’est pas que l’apanage du Fonds de Développement. Le FRC, en moins de deux années d’existence, était déjà incapable de financer les coopératives. Qu’en est-il de la réserve de prudence gérée par cette structure? Envolée! Engloutie dans une coûteuse et quasiment inutile acquisition d’une usine à prix d’or aux Etats-Unis. Unité industrielle de transformation du cacao qui selon des informateurs est en passe de fermeture sans avoir réellement fonctionné. le FRC s’est aussi spécialisé très tôt dans une gestion abracadabrante des fonds des agriculteurs. C’est dans cette logique qu’une sorte de soutien aux coopératives a été engagée en 2003, à hauteur de 45 milliards. Une somme effarante quand on sait que les planteurs n’en ont guère profité. Qui a bénéficié de cet argent? Mystère et boule de gomme! Le FRC a tellement mal géré la réserve de prudence que celle-ci est désormais sous la tutelle de l’ARCC? Or, sans la réserve de prudence, la structure est vidée de sa substance. Cette mesure du gouvernement est, de manière clairement affichée, le résultat d’une crise de confiance.

Ce qu’on constate dans la filière, c’est que les producteurs ne sont guère plus riche qu’avant, alors qu’elle a contribué à créer une nouvelle classe de riches qui arborent avec insolence des 4×4 rutilantes, des Mercedes dernier cri et des véhicules blindé HUMMER extrêmement coûteux. L’anarque est bien menée. On coopte un certain nombre de producteurs qu’on injecte dans les conseils d’administration des structures.

On leur offre certaines commodités et on détourne joyeusement avec leur complicité passive. Au passage, on se fait des amis très accommodants au sommet de l’Etat et particulièrement dans l’entourage du Président de la République. On ne manque pas non plus de se montrer généreux envers quelques syndicalistes et responsables de coopératives un peu trop regardant et le tour est joué. Du coup, les représentants de l’Etat qui siègent dans les conseils d’administration sont devenus très « conciliants« .

Des informations recueillies auprès de membres de conseils d’administration font état de ce que les jetons de présence à l’issue d’une réunion dans une structure de la filière atteignent pour chacun des membres présents la somme incroyable de 500 000 FCFA. Qui peut rêver mieux? De fait, les réunions se succèdent alors à une fréquence étonnante. Surtout quand on sait quand elles se passent hors d’Abidjan, les jetons montent à 800 000 FCFA! D’aucuns comprennent maintenant plus facilement pourquoi tant de conseils d’administration ont lieu à Bassam à quelques kilomètres d’Abidjan.

Le « vénérable » Tapé DO, président du conseil d’administration de la BCC n’affirmait il pas en 2004 lors d’une interview dans le quotidien « Les Echos du Matin » que grâce au Président Gbagbo, les paysans peuvent aujourd’hui dormir dans des hôtels de grand luxe et effectuer des voyages d’affaires? En réalité, M Tapé Do prend son cas pour une généralité, lui qui s’offre des voyages dans le monde entier accompagné d’une suite incroyable au frais de la filière, sous des prétextes divers de promotion du café et du cacao. Pendant que l’écrasante majorité des producteurs continue de croupir dans la misère, Elle ne dispose ni d’assurance maladie, ni de crédits quelconques et ne peut même pas se consoler de voir le prix de son produit garanti par la BCC et le FRC. La BCC a jusque là été incapable de ramener la Côte d’Ivoire aux ventes anticipées, ce qui provoque une importante fuite du cacao vers le Ghana voisin.

Il faut comprendre que le Président Gbagbo soit profondément déçu. Il avait tant espéré que la gestion par les paysans eux-mêmes de la filière permette aux producteurs d’améliorer leurs conditions. Dès les premiers remous dans la filière, il prévenait les acteurs en ces termes: « l’argent n’aime pas le bruit ». Le Chef de l’Etat savait donc que les dissensions qui avaient lieu dans la filière avaient pour source profonde l’appât du gain facile. Le plus décevant, c’est que les représentants de l’Etat glissés dans les conseils d’administration pour essayer de peser d’une façon ou d’une autre dans la gestion en informant le Président sur certaines réalités, ont été défaillants. Doit on croire que les bruits attrayants des billets de banque dans la filière ont éteint tout esprit tout esprit critique en eux? Bien possible. Le prétexte derrière lequel s’abritent certains d’entre eux, est qu’ils n’ aient pas voulu risquer de se faire désapprouver par le Chef de l’Etat qui tenait absolument à ce que la filière soit l’affaire des producteurs. On le verra plus tard, cette raison n’explique pas tout. Mais on sait qu’à l’origine une erreur très lourde de conséquences a été commise par le pouvoir. C’est le limogeage, quand il était ministre de l’Agriculture, de M Alphonse DOUATY en 2001, sous la pression du vieux SANSAN Kouao et des autres sages de la filière, alors que cet excellent cadre avait perçu des risques énormes de déviations si l’Etat ne faisait rien pour contrôler la gestion des fonds des producteurs dans les structures.

On sait aujourd’hui que ces vieux planteur savamment été induits en erreur par ceux en qui ils avaient investi toute leur confiance et qui les ont scandaleusement abusés. On se souvient encore de la sortie musclée du vieux SANSAN Kouao contre Henri AMOUZOU lors d’une interview publiée au quotidien « Les Echos du Matin » en 2004, pendant la grave crise qui a opposé AMOUZOU à DJIKALOU Martyrs à propos de la Centrale d’Achat et de Commercialisation de café et de Cacao (CACC): « Amouzou est un voleur » affirmait-il, complètement désillusionné.

On demeure surpris que la réaction du Président Gbagbo soit arrivée si tard. A t-il été mal informé par ses proches? A t-il voulu se donner un temps d’observation plus long? Les épineux problèmes de la crise politique qui a entrainé la scission du pays l’accaparait-il à juste titre? Heureusement, il a fini par réagir.

La réalité est là. Les dirigeants actuels de la filière ont lamentablement échoué. Il faut regarder ailleurs. Et procéder inévitablement, comme cela l’a été dans les régies financières ivoiriennes, à de sérieux appels à candidatures. C’est le sens de cet ouvrage. Le but n’est guère d’accabler tel ou tel autre responsable au profit d’un autre. Tous sont coupables de mauvaise gestion. Avec l’appui de M DJIKALOU Martyrs, spécialiste de la filière, nous avons essayé de mener une réflexion. Cet homme véritable source intarissable d’idées novatrices, m’a épaté par sa vision de la gestion de la filière. Cette vision, il essaye tant bien que mal, avec des moyens propres, d’en faire bénéficier les coopératives affiliées à sa structure « Le Fonds Cacao Association ». Notre idée est donc de faire dans cet ouvrage une critique sans fioriture de la filière et de voir à travers regard expert, quelles peuvent être les ébauches de solutions pour une meilleure gestion des revenus des producteurs. Nous vous faisons partager le long entretien que nous eu avec M DJIKALOU à ce sujet.

Cet ouvrage est un ensemble d’informations qui n’ont jamais été en réalité l’objet de débats sérieux. Il faut non seulement sauver la filière dont vit essentiellement la Côte d’Ivoire, mais également, se pencher sérieusement sur les intérêts des vrais planteurs (« nos braves paysans », comme se plaisait à le dire le Président Félix HOUPHOUET-BOIGNY) qui sont depuis des dizaines d’années, les vaches à traire de profiteurs avides d’obtenir leur détriment, le beurre et l’argent du beurre.

Isidore SROBOIS ALLAH in  » Introduction de Café-Cacao: pour une refondation de la filière »

 

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